Michael Einfalt

Nation et modernité.
Le champ littéraire en France dans les années 1920

Les résultats de mes recherches sont publiés dans l'ouvrage:
Nation, Gott und Modernität. Grenzen literarischer Autonomie in Frankreich 1919-1929


La première guerre mondiale marque une rupture dans la vie littéraire en France, rupture qui se manifeste à tous les niveaux. Pendant les années de guerre, la quasi-totalité des revues littéraires doivent suspendre leur production, et toute une génération d'écrivains périt sur les champs de bataille et dans les tranchées. L'art et la littérature, tant qu'ils n'ont pas interrompu complètement leur production, se rangent sous les mots-d'ordre de l'union sacrée et se mettent au service de la mobilisation nationale. Bref: pendant la guerre, le champ littéraire a cessé d'être un champ autonome fonctionnant d'après ses propres normes. Ce que mon projet de recherche envisage tout d'abord, c'est l'établissement des rapports de force à l'intérieur du champ littéraire d'après-guerre, et particulièrement leur manifestation dans les luttes pour la légitimité littéraire entre les tenants de conceptions hétéronomes, d'un côté, et ceux des différentes conceptions autonomes, de l'autre. "Nation" et "modernité", les notions du titre de mon exposé, servent, pour commencer, à déterminer l'étendue spaciale des différentes prises de position.

Une étude portant sur la reconstitution du champ littéraire de l'après-guerre, et qui se propose d'emprunter une vue totalisante sur ce champ littéraire, est censée prendre en considération les conditions initiales de cette reconstitution. De cette manière, le débat littéraire sur la question nationale se révèle un point de départ particulièrement fécond. En fait, toutes les conceptions littéraires après la guerre se situent par rapport au paradigme nationaliste. Et cela pour plusieurs raisons: vu que le discours littéraire faisait plus ou moins directement partie de la propagande nationaliste pendant la guerre, après cette guerre les écrivains sont contraints de s'expliquer sur leur conception littéraire par rapport à la situation de la littérature en temps de guerre. Or, ces réflexions devraient bientôt prendre une ampleur qui dépasse nettement l'examen de conscience pour aboutir dans un débat sur la "démobilisation" de la littérature et de l'intelligence, un débat qui se fonde sur une interprétation divergente de l'armistice: les uns prétendent que, la guerre étant finie, il faudrait sans tarder se remettre au travail pour renouveler la grandeur littéraire de la France, tandis que les autres se voient toujours en état de guerre, l'armistice n'étant qu'un cesser-de-feu provisoire et la mobilisation intellectuelle contre l'Allemagne toujours de prime urgence. Cela a pour conséquence que toute prise de position littéraire se situe inévitablement au niveau d'un débat politique, chaque écrivain étant forcé d'expliciter sa position littéraire à partir de son point de vue de la situation politique.

Ce débat littéraire et intellectuel est mené dans les revues littéraires qui reparaissent après la guerre ou qui sont fondés en vue de la situation actuelle. Une analyse des plus importantes de ces revues peut donner un inventaire plus ou moins complet des positions du champ. D'une manière tout à fait générale, on peut constater d'un côté un regroupement des écrivains conservateurs, catholiques et nationalistes représentant les valeurs littéraires traditionnelles, et dont les revues sont soumises à l'influence considérable de l'Action française. De l'autre côté on trouve des revues presque exclusivement littéraires défendant la valeur intrinsèque de la littérature et qui se prononcent pour une démobilisation de la littérature, ainsi que des revues cosmopolites et même internationalistes (donc des revues politiques et littéraires). S'y ajoutent les revues d'avant-garde, qui sont presque exclusivement des revues artistiques et littéraires (à l'exception des revues surréalistes), et qui ne publient que pour un cercle restreint d'initiés. Pour notre démarche, les revues les plus importantes sont La Revue universelle du côté nationaliste et catholique ainsi que La Nouvelle Revue Française qui assume la position dominante grâce à sa capacité d'intégrer une grande partie des courants littéraires en cours, tout en gardant son originalité par l'intermédiaire de son groupe dirigeant. L'analyse des revues littéraires s'effectue d'après différents critères: elle vise d'abord à l'élaboration d'un inventaire de la critique littéraire, ensuite elle cherche à établir les principaux programmes esthétiques à partir des (pré-)publications littéraires dans ces revues, et finalement elle devrait fournir des renseignements sur les filiations des différents écrivains ou groupes d'écrivains par un inventaire des collaborateurs de ces revues.

Le premier résultat important de cette analyse est la constatation d'un second plan du débat. Le champ littéraire, tout en opposant un pôle autonome à un pôle hétéronome au niveau horizontal, n'enferme pas moins - sur un niveau vertical - des points de convergence même entre certains tenants de positions radicalement divergentes (p.ex. nationalistes et avant-gardistes). Ce phénomène s'avère être particulièrement important pour une analyse des rapports de force à l'intérieur du champ littéraire. Le centre d'intérêt de la recherche se porte ici plus spécialement non pas sur les inventaires complets des différentes revues littéraires, mais sur un choix d'écrivains particuliers et sur les débats déclenchés par leur production littéraire.

Un deuxième résultat de notre analyse des revues littéraires va orienter le choix du sujet et des auteurs à examiner, à savoir la transformation de la question nationale en la montée d'un catholicisme militant vers le milieu des années vingt. Ce glissement thématique du discours conservateur est causé, d'une part, par le recul de la menace allemande de la guerre dans un passé de plus en plus éloigné, et d'autre part par la condamnation de l' Action française par le pape, ce qui entraîne un affaiblissement de la branche ouvertement nationaliste au sein de la droite catholique. Le débat littéraire s'engage à partir de toute une série de "conversions" d'écrivains et d'artistes au catholicisme. Les trois débats les plus importants et qui visent à une mise en cause de la position dominante du secteur autonome du champ littéraire, sont les suivants: 1°) A la suite de la mort de Jacques Rivière, la veuve du directeur de la N.R.F. se met à la publication d'écrits non publiés de Rivière pour témoigner de la foi catholique de celui-ci. 2°) Charles Du Bos, ami intime d'André Gide depuis 17 ans, publie tout de suite après sa conversion son Dialogue avec André Gide où il condamne sévèrement la "perversité" de Gide et le montre sous l'emprise du démon. 3°) Après la mort de son ami Raymond Radiguet, Jean Cocteau, dans une crise de désespoir, se lance dans le catholicisme; il se prononce pour un "art pour Dieu" et recrute des croyants parmi les jeunes littérateurs qui n'ont pas réussi à entrer dans le cercle des surréalistes. La violence des débats qu'entraînent ces évènements ne s'explique que par la résolution des écrivains catholiques à imposer le principe du catholicisme en tant que légitimité littéraire. Le dirigeant principal de ces opérations stratégiques est le philosophe thomiste Jacques Maritain.

A part ces débats sur le catholicisme et la littérature il y a d'autres points de convergence entre les tenants de différentes positions littéraires. Le débat sur le "nouveau mal du siècle", par exemple, est l'expression d'un conflit des générations, la jeunesse littéraire étant à la recherche d'une nouvelle éthique après une guerre désastreuse qui n'était rendue possible que grâce au progrès technique et scientifique. C'est la perception des phénomènes de désintégration de la modernité qui devient un élément structurant de différentes conceptions littéraires et qui permettra, dans un dernier temps, de construire des liens entre le secteur littéraire légitime et les différentes positions de l'avant-garde littéraire.

(octobre 1995)




Zurück zu: